AU GRÉ DES JOURS, Françoise HÉRITIER, 2017

ENTREZ….

Faire affleurer le permanent sous le contingent et l’universel sous l’individuel.

Mettre en valeur ce qui n’est souvent ni perçu, ni retenu comme important et dont cependant la révélation non seulement nous apporte un bonheur intérieur, mais nous constitue dans notre identité même.

Regarder les fines poussières danser dans un rai de lumière,

laisser s’enfler sur un nom la houle des images lui donnant corps,

saucer son assiette, ce qui ne se fait pas,

s’entendre dire par un chauffeur :  « vous devez être au moins institutrice, parce que quand vous parlez, ça rentre dans la tête », et en éprouver du contentement,

gratouiller un chat derrière les oreilles,

avoir l’esprit d’escalier et l’enthousiasme du débutant,

jouer à la marelle et arriver au ciel,

être contente pour le monsieur qui sourit tout seul en marchant,

se plaire à l’apparent paradoxe :

souffler sur les braises pour ranimer le feu, et sur la peau pour calmer le feu d’une brûlure légère, ou encore,

souffler sur une cuillère de potage pour le refroidir mais sur ses doigts gourds pour les réchauffer,

avoir de l’indulgence et de la bienveillance pour les autres  et désormais aussi pour soi,

être heureuse d’être libre,

avoir l’imagination bien fertile mais les pieds sur terre

FAÇONNAGES…

Qu’est-ce que savoir ? Qu’est-ce que vieillir ?

Que sais-je ? Rien, si peu, trop peu, l’écume, la poudre.

Que sais-je ? J’ai conscience que je ne sais rien, à peine savoir vivre.

Ne plus pouvoir décider seul de son temps est chose très douloureuse,

il faut faire un apprentissage de l’attente.

Une attente sans autre fin qu’attendre le bon vouloir des autres.

Pourquoi dispose-t-on beaucoup plus facilement du temps de quelqu’un s’il est allongé plutôt que s’il est debout ?

Le rapport vertical/horizontal équivaudrait à un rapport actif/passif ?

Parce qu’horizontalité égale alitement qui égale inaction, qui égale fainéantise (fait néant), qui égale complètement disponible ?

C’est cette capacité d’alterner aisément austérité et prospérité, maladie et santé, rage de vivre et peur de mourir, qui me donne force et résistance….

j’ai acquis une forme d’indifférence ou de surplomb à l’égard de tout ce qui arrive à mon propre corps.

En revanche, je reçois en plein cœur ce qui affecte la santé ou la vie de mes proches.

Alterner, retrouver, rester soi-même, comme un pivot dans son monde, que recoupent tant d’autres mondes imaginaires, mais tenter de comprendre ces imaginaires des autres, et même y trouver une place plus ou moins justifiée.

« Fermez doucement la porte derrière vous. »

 Françoise Héritier, décédée le 15 novembre 2017, le jour de ses 84 ans.