Introduction

« La rigidité et la dureté
sont les compagnons de la mort.
La douceur et la délicatesse
sont les compagnons de la vie. »

Lao-Tseu

 

 

Shiatsu et orthophonie, voilà le couple avec lequel nous allons, si vous le voulez bien, voyager quelque peu.

Si l’on prend une entrée historique, l’orthophonie est un métier « jeune », qui ne date que de 1954.

Alors que le shiatsu, est un Art, un soin manuel, dont la première école a été ouverte en 1925, bien que son histoire soit plus ancienne.

Avec une longue vue « géographique », le voyage va nous conduire de l’Occident vers l’Orient.

Si l’on écoute, l’orthophoniste, « ça parle », le shiatsu shi, ne parle pas.

Si l’on regarde, l’orthophoniste est plutôt passive, physiquement, sur une chaise souvent, au sol, parfois avec les jeunes enfants. Le shiatsu shi est en mouvement permanent, comme une danse, son corps bouge, évolue de façon esthétique, c’est beau à voir.

Si l’on observe mieux, l’orthophoniste touche peu, quelques gestes techniques, la proxémie est rarement dans la sphère intime, elle se situe plus dans la sphère personnelle, voire sociale. Le praticien de shiatsu évolue dans la sphère intime essentiellement, le contact est permanent.

Quant à l’odeur, en orthophonie, ça ne sent rien, parfois les huiles essentielles (dans mon cabinet), pour le bien être du patient et celui du professionnel, ou parfois, dans des jeux spécifiques comme les lotos des odeurs. Chez le shiatsu shi, il peut régner une odeur particulière, celle des moxas : la moxibustion, à l’aide d’un cône, d’une boulette ou d’un bâtonnet d’armoise, (Artemisia vulgaris) substance combustible, dont le bout incandescent est rapproché de la partie du corps, du point d’acupuncture, que l’on souhaite chauffer, stimuler. Cette odeur est forte, imprégnante, avec de la fumée en prime.

Le goût, pour les praticiens de shiatsu, associé à la saveur, prend sens dans un tableau de classification des 5 éléments : la saveur acide, amère, sucrée,  piquante et salée. L’orthophoniste quant à elle travaille avec la bouche et spécialement les 17 muscles de la langue, siège du goût. Elle stimulerait plutôt le goût de l’effort !

A ce stade de notre promenade sensorielle, il est temps que je  me présente afin de vous permettre de comprendre le lien qui peut unir ce couple shiatsu et orthophonie.

J’exerce le métier d’orthophoniste depuis 1994, cursus validé par un mémoire sur « la communication non verbale »,  la sophrologie caïcédienne depuis la même durée, étayée par un mémoire d’étude de cas en orthophonie : dyslexie, dysorthographie, dysphonie et bégaiement.

Pour mes loisirs, j’ai longtemps pratiqué le yoga. Voilà 10 ans que je m’émerveille avec le tai ji quan.

 

C’est une patiente qui m’a montré la Voie !

Marie-Louise se présente à mon cabinet, âgée de 7O ans, elle se plaint de troubles de la mémoire, a peur d’avoir la même maladie que sa mère : la maladie d’Alzheimer. Nous entamons une rééducation orthophonique. Lorsque le diagnostic vient confirmer ses doutes, nous continuons ensemble.

Lorsqu’elle ne peut plus venir au cabinet, je vais à son domicile, et continue mes séances d’orthophonie avec l’aide précieuse de la sophrologie caïcédienne, pour que le stress, la peur, voire la frayeur,  aient moins de prise sur elle.

Lorsqu’elle est devenue dépendante, je la suis encore à l’EPHAD, maison d’accueil pour personnes âgées. Son état s’aggrave, elle ne parle plus, juste ses yeux bleus perçants qui transpercent.

Je l’habille de mots, de chansons qu’elle aime, nous ne pouvons plus prendre le thé, alors, dans le petit espace buccale qu’elle veut/peut bien ouvrir, je lui dépose des minuscules bouts de chocolat au lait, plaisir gustatif s’il en est.  Cette sensation de la texture de la nourriture dans la bouche apparaît comme une partie de la perception haptique (du grec haptestai signifiant « toucher ») originalement synonyme au sens tactile.  (au sens de Loomis et Lerdeman).

A ce stade de ma prise en charge orthophonique, je me sens démunie, la sophrologie  m’aide moins : je lui parle mais que perçoit-elle ? Ses sens sont tous diminués, non opérationnels alors, spontanément, je la touche, pour stimuler sa sensibilité extéroceptive, pour informer Marie Louise, par contact direct, tactilo-thermique, de ma présence, de son existence, de la vie qui coule encore en elle. Puisque le sens tactile se développe chez l’embryon à partir du deuxième mois de vie intra utérine, je pose l’hypothèse que c’est le sens que l’on perd en dernier ? Alors, je la masse, la touche, vers le haut, vers le bas, en rond, en long, pressions douces, mais présentes, comme des caresses, peut-être de façon maladroite, mais avec l’intention de lui faire encore éprouver la vie, d’être touchée autrement que pour des soins d’hygiène, de communiquer, de façon non-verbale certes, mais de communiquer, encore et toujours.

A la mort de Marie Louise, j’ai éprouvé le besoin de me former, afin de toucher « juste », plus juste, sûrement mieux, avec la même intention de communication, non verbale, voire au-delà ?…

Grâce à Marie Louise, j’ai décidé d’entamer une formation en shiatsu, en 2O1O.

C’est dans cette optique là que j’ai proposé à deux de mes patients, une médiation orthophonique à l’aide de la technique du shiatsu.

 

M. G consulte à mon cabinet pour Paralysie Supra Nucléaire et maladie de Parkinson.

Il a déjà bénéficié d’une prise en charge chez une collègue orthophoniste, mais « ça n’avance pas ! Elle m’a photocopié un livre (adapté à sa pathologie), mais ça ne me convient pas, je voudrais autre chose ! » Il a vu mon site sur internet et souhaite une aide en sophrologie. Bien que M.G soit venu au cabinet pour le bilan orthophonique, rapidement, ses chutes l’empêchent de se déplacer, c’est à son domicile que je continue ma médiation orthophonique, avec la technique sophrologique. Je n’ose pas proposer l’aide du shiatsu, je viens de débuter ma formation, et ne me sens pas prête à la partager dans ma sphère professionnelle.

Je me rends bien compte que M. G n’accroche pas, ce n’est pas encore ce qu’il recherche, les séances sont le prétexte à de longs dialogues, très intimes, probablement rendus possibles par la sophrologie, où l’on évoque l’issue de sa maladie, sa dégradation physique inéluctable, et à ce moment, il parvient à mettre en mot sa demande première, s’occuper de son corps, pas de son mental.

Je lui parle du shiatsu, de l’approche corporelle, non verbale, peut être ce qu’il cherchait, lors de notre première rencontre ? Nous mettons alors en place un protocole, avec l’aide d’un autre collègue orthophoniste, pour qu’il bénéficie  d’une double approche orthophonique, avec un double bénéfice : une séance hebdomadaire en orthophonie « pure » et une séance orthophonique utilisant la technique du shiatsu. Je valide  la prise en charge avec le directeur de mon école de shiatsu et sous son contrôle, nous entamons cette aventure orthophonique.

 

La seconde patiente, avec qui je chemine encore maintenant, est une dame, Thérèse. Ancienne directrice d’école, c’est sa fille, kinésithérapeute de métier, qui fait appel à l’orthophonie. Sa maman débute une dégénérescence sénile, l’orthophonie va permettre de ralentir ses troubles cognitifs, des mémoires (épisodique, sémantique, déclarative, explicite, procédurale), du langage, des praxies, des gnosies, de l’orientation spatio-temporelle, des fonctions exécutives, de l’attention, de l’humeur, de l’affectivité, troubles psychotiques, du comportement moteur, des conduites alimentaires…L’orthophonie dispose d’un vaste panel pour ralentir toutes ces dysfonctions. Nous entamons donc une médiation orthophonique « classique ». Tant que Thérèse peut écrire, lire, mes techniques orthophonique me suffisent, mais l’évolution de la maladie aidant,  Thérèse ne se déplace plus, ne chante plus, la communication verbale devient un monologue verbal, celui du thérapeute, et ne me convient plus.

Je discute avec sa fille d’une autre Voie, qui parlerait à son corps, à ce corps qui se défile, pour le retenir encore un peu : le shiatsu.

Elle adhère aussitôt et nous mettons en place, comme pour M.G, une double prise en charge orthophonique. Une séance hebdomadaire avec un autre orthophoniste, et une prise en charge avec des séances d’orthophonie spécialisée en shiatsu.

Voilà, le cadre est posé, commençons, si vous le voulez bien cette aventure, humaine et professionnelle, qui continue encore, en 2015, d’une orthophoniste éclairée par la technique du shiatsu.