ESSAIS SUR L’EXPERIENCE  LIBERATRICE, Roger GODEL,  Edition Almora pour la présence, 2008 (première édition 1952)

Parce que la tradition indienne a constitué la métaphysique en une recherche expérimentale transmise sans hiatus depuis près de 3000 ans, de génération en génération,

nous avons voulu approcher les dépositaires de cette longue chaîne d’expérience.

 

L’homme libéré demeure un homme et ne désire nullement poser pour un dieu.

Il n’émet  aucun dogme, n’impose aucun commandement impératif. C’est dans sa nature d’homme qu’il est établi, immuablement.

L’expérience libératrice en sait plus long que le libéré lui-même.

Celui qui en parle, ne le connait pas.

Celui qui le connaît n’en parle pas.

 

Un homme libéré = jivan-mukta

 

Le jīvanmukta ou jīvan-mukta (sanskrit IAST ; devanāgarī : जीवन्मुक्त ; « délivré ou libéré vivant ») est dans l’hindouisme

un yogi ayant atteint, durant son vivant, l’état de moksha, la libération (jīvanmukti) du cycle des réincarnations.  Il a brisé les chaines du samsara. Il a ainsi atteint le moksha avant sa mort.

Adi Shankara ( VIIème siècle) dans Viveka Chudamani ( le suprême joyau de la discrimination » ) décrit ainsi le jīvanmukta :

« Il vit dans une constante béatitude, il a presque oublié l’univers des phénomènes. Même lorsque sa pensée est immergée en Brahman, il est néanmoins tout à fait éveillé, mais en même temps libre des caractéristiques de l’état de veille. Il n’a plus l’idée de “je” et de “mien”, même pour le corps qui le suit comme une ombre. Il ne se remémore pas les jouissances passées, ne s’inquiète pas de l’avenir et considère le présent avec indifférence. Il regarde avec équanimité le monde empli d’éléments qui possèdent des mérites et des démérites. Lorsque se présentent des choses agréables ou pénibles, il garde dans les deux cas la même attitude et son esprit n’est pas troublé. Il lui est indifférent que son corps soit adoré par les bons ou tourmenté par les méchants. »

L’observation aigue et quotidienne des enfants indique une dominance : la recherche d’une harmonie dans l’unité du monde ‘intérieur » avec le monde « extérieur ». Ce principe unificateur, intègre la pluralité et l’impermanence dans l’unité.

Cette conscience de l’unité est la Paix Suprême, elle exalte la vie dans toute sa puissance, centre unique et axe de référence de toute synthèse, elle fait jaillir dans l’esprit la lumière pure.

 « Béatitude, intégrité, simplicité, immortalité » (Platon)

Notre esprit fonctionne de façon duelle, la dualité est notre mode de fonctionnement.

Les forces dualistes sont centrifuges, dispersives, disruptives.

Or, pour un jivan-mukta, il évoquera un « passage » de  l’Un –sans-second à la dualité.

L’objectif sera de se soustraire à l’emprise de la dualité, en dépossédant les termes complémentaires de leurs forces respectives :

Le disciple s’établit dans l’intériorité la plus profonde, et projette hors de lui le spectacle des pôles opposés en action.

Les ayant objectifiés, il voit dans leur jeu un mécanisme étranger à son être.

Il cesse de s’identifier et donc de se confondre avec le plaisir et la douleur, ressentis, avec la haine et l’amour, le blâme et la louange, la possession et le dénuement.

Affranchissement à l’égard des opposés.

Le soi, c’est l’Un-sans-second, édifié dans une tranquille demeure d’impassibilité.

A ce niveau profond, la dualité règne encore, mais son pouvoir a changé de sens, l’énergie qu’elle recèle, ne projette plus l’observateur vers le dehors, elle l’oriente vers le centre, deviennent spiritualisantes.

 

Les Anciens utilisaient le sacrifice comme un agent de transfert et de transmutation : le rite sacrificiel de la  loi  brahmanique.

Certains ascètes, loin de tout, ne pouvant accomplir ce rite, imaginèrent de l’intérioriser en eux-mêmes : le Suprême se dévoila dans sa gloire « au-dedans et non hors du sacrifiant. »

Non plus une déité lointaine, mais dès lors, souffle des souffles, germes des germes, établi dans la cavité du cœur.

Brahman et Atman étaient UN

On peut traduire Brahman par « Âme universelle » par rapport à l’âme individuelle se réincarnant que l’on nomme ātman.

Quelle géniale découverte aux Indes, le commencement de la méditation sur l’intériorisation du sacrifice. Elle fut transmise de génération en génération, par expérience, sans discontinuité, jusqu’à nos jours.

Ils virent que l’homme ne peut atteindre la réalisation de l’Absolu que s’il transcende les pôles complémentaires et les résorbe au foyer de la pure conscience, l’illusion de la dualité étant dissipée sans retour.

 Durant ce même temps, le peuple chinois réfléchissant sur les voies de la nature, découvrait l’aspect contrastant, l’aspect complémentaire et l’aspect alternant de toutes choses.

Au versant ombrageux de la montagne YIN,l’Ubac,

s’oppose la pente ensoleillée vers le Sud, YANG, comme les ténèbres à la lumière : L’adret 

(terme géographique de 1927, issu du vieux français adrecht, « adroit », « endroit » ou « bon côté »)

est l’ensemble des versants d’une vallée de montagne qui bénéficient de la plus longue exposition au soleil.

 

 

 

 

 

Les deux aspects, mutuellement complémentaires, Yin-Yang, se manifestent partout au regard de l’homme.

Cette ronde du devenir qui fait tourner en successions latérenées les aspects complémentaires exige un axe de révolution.

Cet axe de révolution, cet axe de distribution se nomme le TAO.

Le TAO est le principe d’ordre efficace, centre régulateur des mutations, d’où émanent et en qui se résorbent toutes les apparences de l’univers.

Les antagonistes s’engendrent mutuellement, dans le temps comme dans l’espace, autour du foyer de l’unique principe, autour du foyer de l’unique principe.

 

Réduire au désespoir la pensée discursive, faire éclater les liens qui emprisonnent la conscience, dans les limites étroites de l’intellect,  telle est la tâche du maître Zen, à l’égard de son disciple.

C’est la technique du koan : se confronter sans cesse à un unique problème intellectuel, insoluble, qui conduit à une impasse mentale.

L’issue sera le satori : l’illumination, qui apporte la paix à toutes les investigations et recherches.

 (http://www.editions-homme.com/medias/2/2/ext_9782761933612.pdf)

 

Le jeu de la dualité – origine de notre esclavage et de nos errements- peut être transcendé.

« Le monde définit par les sens

est tout simplement un monde d’apparences.

 Le monde de la réalité se dissimule sous la surface des choses.

Et dans ce monde réel, le mystique aussi bien que le savant,

  s’efforcent de pénétrer par leurs techniques propres.

Le mystique par le silence des sens et l’introspection

L’homme de sciences,

par les mathématiques, et le raisonnement inductif. »

Oppenheimer

 

Les étapes échelonnées par lesquelles l’analyse discriminative a mené la pensée à son extrême limite :

  • Le sujet projette devant lui l’image de son propre corps. C’est en apparence un objet vivant analogue à tout autre corps humain. C’est à cette représentation que se réfère l’image du moi

  • Le sujet reconnaît la nature purement subjective de cette image du moi. Ce corps visible et senti est un produit de l’activité nerveuse qui dépend de l’état des neurones, qui dépendent des relations réciproques unissant les centres. De telles relations sont précaires, impermanentes et d’un caractère relatif. Cet instable et étrange phénomène qu’est le moi (ou ego), échappe donc à toute définition.

  • En conséquence, la notion concrète du moi corporel ou psychique s’évapore.

  

Le principe régulateur se manifeste au plus profond de la psyché.

C’est une matrice des formes et de l’émotion.

Pour l’observer, il est nécessaire de

s’affranchir de l’ego,

sortir du monde d’images,

anthropomorphiques.

Le centre d’intégration n’est pas un lieu particulier de l’espace, ni un point, ni un niveau (sinon, cela fait intervenir des images, des représentations concrètes, des pensées).

Ce  centre se trouve partout répandu, indivisible, un système de relations, à la fois cause et effet, produits et énergie productrice, éléments de conservation et de création.

 

Représenter ce centre d’intégration par des images, des schéma c’est trahir son essence.

Son travail réalise cette « sagesse du corps »

 The WISDOW of BODY ( Walter Cannon)

 Walter CANNON (1871-1945 ) D’origine modeste, Walter Cannon parvient à intégrer l’Université de Harvard grâce au soutien de son professeur d’anglais. Il y fait des études de médecine et, attirant l’attention des chercheurs par la qualité de ses travaux, y est nommé Professeur de physiologie en 1906.

Intéressé par les liens entre corps et psychisme, Cannon étudie les réactions physiologiques qui se manifestent chez les animaux exposés à une situation stressante.

 Il observe et décrit ainsi pour la première fois la

« Fight-or-flight response » (« réponse combat-ou-fuite ») :

 

face à une menace qui déclenche une décharge du système nerveux autonome (c’est-à-dire non soumis au contrôle volontaire), l’animal est amené ou bien à fuir, ou bien à combattre.

 Impressionné par la « sagesse » du corps (« The wisdom of body ») qui parvient à maintenir l’équilibre de son milieu intérieur en s’adaptant aux contraintes extérieures, Cannon forge en 1926 le concept d’ « homéostasie » en s’appuyant sur la conception du « milieu intérieur » de Claude Bernard.

 Enfin, Cannon parvient à prouver que la sécrétion d’adrénaline s’élève lorsque le système nerveux d’un animal est excité par une émotion violente;

il en cherche l’origine et découvre en 1931 la sympathine, substance sécrétée par les nerfs et appelée aujourd’hui noradrénaline.

 

Seule l’expérience de l’expérimentateur, exempt de tout affect, détaché de sa personne, de son ego, des limitations de son moi, peut y tendre.

Pour cela il faut transcender le dualisme, l’ambivalence, le jeu des complémentaires, les antagonistes s’opposent dans l’harmonie, non dans la discorde et la tension.

Libre d’attache, il observe au sein de sa propre nature, le déploiement des phénomènes, la perpétuelle formation de l’espace et du temps.

Tout rayonne du Centre et s’y résout.

Un homme éveillé

Cette queste du Graal ressemble à la quête du Centre.

Elle ne peut se réaliser si l’on n’échappe aux misères qu’impose la tyrannie du moi, si l’on se dépouille d’anthropomorphisme.

 Au-delà des représentations sensorielles, affectives, au-delà même de l’imagerie la plus spiritualisée, celle des archétypes et des grands mythes, jusqu’aux champs de forces qui supportent et orientent la psyché.

 

Aucun homme ne peut atteindre la réalisation de l’Etat Naturel, s’il n’a aimé et n’a été aimé. Cette initiation est nécessaire.

Contre l’angoisse de la condition séparée, la nature offre un antidote souverain : l’Amour

Le signe infaillible d’un amour authentique = il donne sans rien attendre de retour.

Son absolue gratuité le consacre.

L’homme à la recherche de la paix

doit s’évader de tous ses pièges, tendus par l’égocentrisme,

remonter le cours secret de la haine et

s’établir dans l’Amour.

Le numineux (Carl Gustav JUNG) est ce qui saisit l’individu, ce qui venant d’ailleurs lui donne le sentiment d’être dépendant à l’égard d’un « tout Autre ».

C’est un sentiment de présence absolue, une présence divine.

Le NUMINEUX est à la fois terreur et mystère.

Lorsqu’on connaît la Beauté du dehors et du dedans, au-delà du jeu des apparences, qui peuvent voiler le regard, c’est la splendeur du Numineux qui irradie!

Un roc d’éternité, tel est le socle vierge sur quoi repose la nature réelle de l’homme : centre immuable d’un déploiement d’images, de pensées, de passions, d’agissement dont le flux le laisse inaltéré.

C’est ce lieu où l’activité se résout en contemplation,

et la contemplation verse en action que le Sage réside.

Sa vision est pareille à la nôtre, mais, elle est fixée hors des contingences du temps.

 

Mourir, selon lui, c’est recevoir la visitation d’un songe et d’une pensée, après tant d’autres, ce songe annonce l’approche d’une frontière temporelle de l’esprit.

La naissance et la mort encadrent une séquence de phénomènes,

de même que les contours d’un objet en circonscrivent le volume particulier dans l’espace.

 

 

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